Cyberharcèlement et discours de haine : ces menaces invisibles pour la démocratie.

On parle souvent de la liberté d’expression comme pilier de la démocratie. Mais quelle est sa valeur si elle se transforme en arme contre les personnes qui osent s’exprimer, surtout en ligne ? Le cyberharcèlement et les discours de haine ne sont plus de simples dérives: ils constituent aujourd’hui de véritables menaces pour la démocratie. En s’attaquant à celles et ceux qui osent parler, ils fragilisent la participation citoyenne, notamment celle des jeunes, dont la voix est pourtant essentielle pour la construction d’une société juste et inclusive.

Internet, un terrain fertile pour les violences sociales

Lorsqu’une personne reçoit, sur internet ou sur son téléphone portable, des messages répétés et malveillants, on parle de cyberharcèlement. Il s’agit d’un acte agressif et intentionnel, perpétré de manière répétée à l’aide de la communication électronique. Il peut s’agir d’insultes, des menaces, de diffusion d’informations personnelles ou de rumeurs. Quant aux discours de haines, ce sont des propos visant à attaquer, discriminer ou dénigrer une personne ou un groupe de personnes en se basant sur des caractéristiques telles que la race, l’ethnie, la religion, le handicap, l’orientation sexuelle ou les opinions. 

En effet, Internet favorise ces comportements et certains utilisateurs se cachent le plus souvent derrière l’anonymat pour intimider. Sur les réseaux, le moindre propos peut devenir prétexte à l’attaque, qu’il s’agisse d’un post d’opinion, une prise de position politique, un engagement féministe ou écologique. Malheureusement les jeunes militants, défenseurs des droits humains, blogueurs sont souvent pris pour cibles et sont victimes de campagnes d’insultes, de moqueries ou de menaces. Les femmes subissent encore plus de violences basées sur le genre, mêlant sexisme, injures et intimidation.

Ce climat de haine gagne peu à peu le débat public, au point de banaliser les violences verbales. Ce qui choquait autrefois, ne surprend plus aujourd’hui. Cette dérive a un véritable impact sur nos valeurs citoyennes et sur la démocratie

L’impact des violences en ligne sur la participation citoyenne

Lors d’un discours à l’Université de Turin en 2015, Umberto Eco affirmait que « Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. »

Liberté d’expression, Oui !! Chaque individu a le droit de s’exprimer, de donner son opinion, plus encore sur internet. Mais certains se servent de cette liberté pour nuire, harceler ou intimider. L’impact est profond. 

Face à cette hostilité permanente, beaucoup de jeunes préfèrent se taire. La crainte d’être jugé, moqué ou ostracisé les poussent à ne pas se prononcer ou à modérer leurs propos. Ils choisissent l’autocensure pour se protéger et protéger leurs proches. On évite de publier, de commenter, de participer aux débats pour ne pas s’exposer. Une fois victimes de ces actes, certains préfèrent fermer leurs comptes, d’autres disparaissent peu à peu des espaces de discussion. Le silence remplace alors la parole. 

Les femmes engagées face aux violences numériques

Les femmes, surtout celles engagées pour des causes nobles, subissent de multiples formes de violence aussi bien dans l’espace physique que numérique. Selon, l’Institute of Development Studies, entre 16 et 58% des femmes ont déjà subi des violences fondées sur le genre facilité par la technologie. Rappelons qu’en 2022, les membres de la Fondation des Jeunes Amazones pour le développement (FJAD), une organisation féministe de jeunes militant.es pour le respect des droits des femmes, ont été la cible des attaques en ligne dans le cadre d’une campagne.  Les auteurs ont diffusé des montages photo et des vidéos offensantes, dans le but de nuire à la réputation de l’organisation.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) précise que « les femmes engagées dans la vie publique, défenseures des droits humains, militantes, journalistes et parlementaires, sont confrontées à des taux de violence plus élevés ». On se rend compte que ces femmes activistes sont particulièrement exposées. Le cas de la journaliste Angela Kpeidja en est l’exemple typique. Leur prise de position et leur visibilité rendent plus vulnérables à ces attaques en ligne, les décourageant de participer au débat public. Il faut noter que notre contexte africain rend encore plus, les choses compliquées.

Ce phénomène représente une véritable menace pour la démocratie et le développement. Les jeunes portés par la volonté de contribuer à la construction d’un Bénin meilleur, sont réduits au silence. Progressivement, internet cesse d’être un espace d’échanges pour devenir un lieu d’intimidation.

Regard sur les mécanismes juridiques et institutionnels de lutte contre les violences en ligne

Au Bénin, plusieurs organes, institutions et Organisations œuvrent à protéger les citoyens contre les violences numériques. Parmi elles :

  • L’OCRC (Office de la Cybersécurité et de la Répression des Crimes informatiques), chargé de la prévention et de la répression des infractions liées aux technologies de l’information.
  • L’APDP (Agence de Protection des Données à caractère Personnel), qui veille à la protection des informations personnelles et à la confidentialité des données numériques.
  • L’ANSSI (Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information), responsable de la sécurité des systèmes d’information et de la sensibilisation aux risques cybernétiques.
  • Le BjBCSIRT (Bénin-Joint Cyber Security Incident Response Team), équipe nationale de réponse aux incidents de cybersécurité, qui intervient pour détecter et gérer les attaques informatiques.
  • L’ABC-PN (Association Béninoise pour la Cybersécurité et la Promotion du Numérique), qui forme et sensibilise les citoyens aux risques en ligne et propose un soutien aux victimes.
  • Amnesty International et d’autres OSC, qui mènent des campagnes de plaidoyer, alertent sur les violations des droits en ligne et accompagnent les victimes de cyberviolences.

Ces structures contribuent à l’assainissement du cadre numérique à travers plusieurs actions dont les sensibilisations sur les risques liés aux violences en ligne.

Par ailleurs, le Bénin s’est également doté d’un cadre juridique pour lutter contre les violences numériques, notamment la loi n° 2017-20 portant Code du numérique en République du Bénin et la 2018-16 portant Code Pénal en République du Bénin. Ces textes prévoient des sanctions spécifiques pour le cyberharcèlement et la diffusion de contenus haineux. Ainsi les infractions comme l’atteinte à la vie privée, la diffusion de fausses informations, le harcèlement en ligne sont rigoureusement punies. La ratification par le Bénin de conventions internationales (la Convention de Budapest, la Déclaration de principe sur la gouvernance inclusive et transparente de l’internet, la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples) renforce la lutte contre ces violences et la promotion d’un environnement numérique sûr et respectueux.

Cependant, sans une véritable éducation numérique et une prise de conscience collective, la loi seule ne suffit pas. Il faut que le combat soit collectif.


Pistes d’action pour un espace numérique plu sûr et inclusif

Tous les acteurs à divers niveaux ont un rôle à jouer dans la création d’espaces numériques sûrs. Nous pouvons :

  • Promouvoir l’éducation numérique : Nombreux sont les jeunes qui utilisent internet mais ne connaissent pas réellement les risques liés à la désinformation, à la violation de la vie privée ou au harcèlement. Il faudra donc intégrer l’éducation aux médias et à la citoyenneté numérique dans les programmes scolaires pour permettre aux jeunes d’être formés à l’utilisation consciente et responsable de l’internet particulièrement des réseaux sociaux.
  • Militer pour que les entreprises et les plateformes numériques assument pleinement leur responsabilité dans la prévention, la modération et la sanction des contenus discriminatoires ou violents afin de protéger les utilisateurs, en particulier les jeunes et les femmes.
  • Renforcer les mécanismes juridiques pour assurer une application plus rigoureuse des lois existantes.
  • Créer des espaces de dialogues pour permettre aux victimes de s’exprimer et de bénéficier d’un accompagnement adapté. Ces espaces peuvent servir à briser le silence et renforcer la résilience face aux violences numériques.

Prévenir le cyberharcèlement et favoriser un espace numérique sûr et inclusif est l’affaire de tous. Chaque internaute a un rôle à jouer pour protéger la parole et renforcer la démocratie.

Mirabelle FALADE

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