Si l’avènement des réseaux sociaux (Facebook, X, TikTok, Instagram, etc.) a permis de libérer la parole des citoyens du Bénin, offrant des plateformes pour le débat, la mobilisation et le signalement des injustices, cette liberté fondamentale se heurte aujourd’hui à des restrictions. De la modération des contenus à la censure politique et à l’autocensure, l’espace numérique béninois semble osciller entre la promesse d’une démocratie numérique et la réalité d’une surveillance étouffante. De cette situation découle un musèlement qui n’est pas seulement un recul pour les droits civiques, mais qui est surtout nuisible au développement durable et à la construction d’une société résiliente et innovante. Les jeunes, principaux utilisateurs de ces plateformes, se retrouvent en première ligne de cette guerre idéologique et juridique.

Quand la loi encadre la parole des lanceurs d’alerte
« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits », dixit l’écrivain français Pierre-Auguste Caron De Beaumarchais. En effet, les compliments sincères et véritables ne peuvent exister que si l’on peut exprimer de critiques négatives.
L’essor des réseaux sociaux comme Facebook, WhatsApp, et X (Twitter) a marqué une révolution en matière de liberté d’expression. Pendant longtemps, ces plateformes ont servi de soupape de sécurité et de contre-pouvoir. Elles permettent aux jeunes de contourner les médias traditionnels souvent perçus comme partisans ou contrôlés. Le citoyen ordinaire est devenu un producteur d’information, un lanceur d’alerte capable de dénoncer la corruption, d’organiser des manifestations pacifiques, ou simplement d’engager un débat national sur des questions sociales et économiques déterminantes.
« Avec le numérique, le gouvernant est plus enclin à répondre au citoyen. Le mythe du dirigeant au perchoir est en train de tomber », explique Afouda Vincent Agué, journaliste et chercheur en droit numérique. Il est intervenu au cours d’un atelier sur la liberté d’expression au Bénin, organisé mardi 21 octobre 2025 par Amnesty International Bénin. Il rappelle que « la liberté d’expression est un fondement de la démocratie ». Elle s’exerce dans l’espace public et en ligne.
Cependant, cette effervescence a rapidement été perçue par l’appareil étatique comme un risque d’instabilité. La réponse est venue sous la forme de lois visant à « réguler » l’espace numérique. Au Bénin, l’application de certaines dispositions de la Loi portant Code du Numérique a suscité de vives inquiétudes. C’est le cas de l’article 550 de ce code portant sur le « harcèlement par le biais d’une communication électronique » qui prévoit jusqu’à deux ans de prison et/ou des amendes pouvant atteindre dix millions de francs CFA pour divers crimes.
Selon les dispositions de cet article, toute personne qui « initie une communication électronique qui contraint, intimide, harcèle ou provoque une détresse émotionnelle » ou « initie ou relaie une fausse information contre une autre personne par le biais des réseaux sociaux » est susceptible d’être poursuivie.
Bien que l’objectif affiché soit de lutter contre les fake news, la diffamation et la cybercriminalité, l’application de cette loi a souvent semblé disproportionnée, ciblant des journalistes, des opposants politiques ou de simples internautes pour des publications critiques ou satiriques.
« On est tous dans le même bateau quand la presse est en danger », prévient Ignace Sossou intervenant sur les enjeux, défis et perspectives de la liberté d’expression et droits des médias dans le contexte béninois le mardi 21 octobre 2025. Le journaliste d’investigation a été interpelé en décembre 2019, et emprisonné suite à une plainte du procureur de la République Mario Metonou portant sur des propos de ce dernier relayé sur les réseaux sociaux.
Les peines lourdes, les interpellations rapides et les procès très médiatisés envoient un signal clair à toute la jeunesse que l’expression en ligne n’est pas une zone de non-droit, mais elle est surtout une zone où la critique peut coûter cher. « La liberté d’expression, quelle que soit son étendue, ne doit pas être une source de nuisance pour les individus et pour la société », rappelle Dr Gilles Badet, maître assistant CAMES, Droit public, secrétaire général honoraire de la Cour constitutionnelle, insistant sur la notion de responsabilité.
La cybercriminalité est devenue un terme parapluie qui, au-delà de sa fonction légitime, est parfois utilisé pour neutraliser la dissidence. Cette judiciarisation de la parole crée un précédent dangereux où la peur de la sanction prime sur le devoir d’informer et de débattre. Avec le numérique, « la parole est libérée, mais comment on l’exerce ou on en jouit ? », se questionne Vincent Agué.

Le piège de l’autocensure
« Suivons bêtement en attendant un espace plus ouvert ». La phrase est revenue plusieurs fois dans les interventions du public, lors de l’atelier de Amnesty International initié à l’occasion de la Journée africaine des droits de l’Homme. Bien que choquante pour certaines, elle reflète la réalité que subissent les jeunes aujourd’hui dans l’espace civique et numérique, et l’ampleur de la situation.
Face à cette menace légale omniprésente, l’autocensure s’installe sur fond de la peur et des représailles. Pour la jeunesse béninoise, être actif en ligne est un impératif social et professionnel, mais devenir critique peut entraîner des conséquences directes sur la vie réelle : perte d’emploi, difficulté à obtenir une bourse, ou même une convocation policière.
« Dans un contexte pareil, l’autocensure est de règle », analyse le journaliste Virgile Ahouansè récemment interpellé par la justice après une enquête diffusée sur de présumées exécutions extrajudiciaires dans l’école primaire de Dowa centre (Porto-Novo) par la police républicaine.
L’autocensure est un silence intériorisé. Elle ne résulte pas d’une interdiction explicite de publier (la censure politique ou administrative classique), mais d’une prudence stratégique dictée par la peur. Les jeunes commencent à réduire la portée de leurs publications, certains, passant du mode « public » au mode « amis » ou « privé ». D’autres font usage du langage codé pour critiquer sans nommer ou évitent carrément des sujets sensibles comme la gouvernance, la corruption ou les décisions politiques majeures.
Ce déplacement du débat public vers des bulles privées a deux conséquences majeures. Premièrement, il fragmente la société civile, rendant plus difficile la formation d’un consensus ou d’un mouvement d’opposition large et visible. Deuxièmement, il appauvrit le débat démocratique en général. Si les jeunes, qui représentent l’avenir, n’osent plus s’exprimer sur l’état de leur pays, la société perd son aiguillon critique essentiel au progrès. C’est un musèlement psychologique qui, à terme, est bien plus efficace que n’importe quelle loi de censure, car il détruit la volonté d’expression à la racine.
« Dans le silence généralisé, nous sommes là tous, mais chacun attend son tour », a déclaré Virgile Ahouansè tirant la sonnette d’alarme.

Le développement durable éprouvé
Le lien entre la liberté d’expression en ligne et le développement durable peut sembler lointain, mais il est fondamental. La liberté d’expression est reconnue par les Nations Unies comme un catalyseur pour l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD), notamment l’ODD 16 (Paix, Justice et Institutions Efficaces).
Dans un contexte béninois, la restriction de la parole numérique impacte directement la lutte contre la corruption. Les réseaux sociaux sont un outil primordial pour dénoncer l’abus de pouvoir et le détournement de fonds. Si cet espace est restreint, les mécanismes de redevabilité s’affaiblissent, permettant à l’opacité de s’installer et de freiner les investissements et la bonne gouvernance.
L’innovation et l’entrepreneuriat prendront aussi un coup. En effet, un environnement où les idées et les critiques ne peuvent pas circuler librement décourage l’innovation. Les startups et les jeunes entrepreneurs ont besoin de la liberté numérique pour tester des concepts, mobiliser des financements, et critiquer les cadres réglementaires qui freinent leur activité. La peur de la surveillance pousse les talents à la fuite des cerveaux ou au silence.
La santé publique et l’éducation ne sont pas non plus épargnées des conséquences de cette situation. La diffusion rapide d’informations factuelles ou des évidences de terrain et la critique constructive des politiques publiques (par exemple, lors de la gestion de crises sanitaires) sont essentielles. Quand les voix sont étouffées, même les erreurs de bonne foi ne peuvent être corrigées. Ce qui met en péril le bien-être collectif.
La jeunesse béninoise est prise entre le marteau de la législation restrictive et l’enclume de la peur. Pour que le Bénin réalise son potentiel et assure un développement durable inclusif, il est impératif de rééquilibrer la balance entre la sécurité nationale/l’ordre public et le droit fondamental à la liberté d’expression.
Le défi n’est pas d’abolir toute régulation, mais de garantir une application juste, proportionnée et transparente des lois, faisant des réseaux sociaux un véritable espace de citoyenneté numérique et non un terrain miné de la surveillance. C’est seulement ainsi que le Bénin pourra libérer l’énergie et la créativité de sa jeunesse pour bâtir l’avenir.
Instrument indispensable à la vie en société et au progrès, selon le Dr Gilles Badet, « l’intérêt public est l’étalon de mesure de la liberté d’expression ». Ainsi, « nous devons chercher à préserver l’équilibre liberté et responsabilité », recommande Me Bastien Salami, ancien membre de la Haute autorité de l’audiovisuelle et de la communication.
Emmanuel M. LOCONON

